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26 octobre 2009 1 26 /10 /octobre /2009 18:59
 
Elue par «Time Magazine» comme l'une des 100 personnalités les plus influentes du monde,
l'économiste zambienne Dambisa Moyo dénonce les ravages de l'aide internationale en Afrique


Le Nouvel Observateur - Pourquoi l'Afrique est-elle aujourd'hui encore plus pauvre
après avoir reçu 300 milliards de dollars d'aide économique de la communauté
internationale au cours des quarante dernières années ?*
Dambisa Moyo - Les causes du sous-développement sont multiples, mais le système d'aide
international est l'une des clés qui permettent de comprendre cette misère. C'est un
tabou : l'octroi à l'Afrique de milliards de dollars chaque année aggrave la pauvreté -
entre 1970 et 1998, quand le flux de l'aide était à son maximum, le taux de pauvreté sur
le continent africain est passé de 10 à 66% - et favorise le sous- développement par bien
des aspects. L'aide encourage la corruption, génère de l'inflation, crée une dette
massive et retarde la croissance. Elle accroît l'instabilité politique dans des pays où
des factions rivales se battent pour prendre le pouvoir et ainsi accéder à cette manne
financière. Nous savons qu'aucun pays au monde n'a réussi à réduire la pauvreté et à
accélérer son développement par le seul recours à l'aide étrangère. Ca n'est arrivé nulle
part sur terre. Tout le monde le sait. Les spécialistes du développement à la Banque
mondiale, au Fonds monétaire international et dans toutes les agences internationales le
savent. Ce sont eux qui m'ont fourni les chiffres. Mais personne n'a le courage de dire
que ce scandale doit cesser.
 

N. O. - Vous dites que pour l'Afrique l'aide étrangère est à la fois une drogue et une
malédiction
D. Moyo. - J'utilise la métaphore de la drogue dans la mesure où le dealer et le
toxicomane fonctionnent de manière symbiotique. Ils ont besoin l'un de l'autre. Si
l'Europe et l'Amérique du Nord continuent d'aider l'Afrique, c'est parce que cela leur
coûte moins cher que d'ouvrir leurs marchés aux produits du tiers-monde. S'ils le
faisaient, une partie des fermiers européens se retrouveraient au chômage. Par ailleurs,
une bonne part de l'électorat progressiste occidental souhaite que le Nord poursuive son
aide au Sud, et demeure convaincu que l'assistance économique est le seul moyen d'y
parvenir.
 

N. O. - Vous écrivez que l'aide internationale renforce les gouvernements corrompus, et
que, dans certains cas, elle a pu détruire des pays africains.
D. Moyo. - L'Afrique regorge d'exemples de ce genre. Mobutu, sous son règne, avait volé 5
milliards de dollars, soit l'équivalent de la totalité de la dette extérieure de son pays ! Chez moi, en Zambie, nous avons l'exemple récent de notre propre président qui a été
mêlé à un scandale financier. Juste à côté, au Malawi, le président a été impliqué dans
une affaire de détournement de fonds d'aide à la lutte contre le sida. Je pourrais
multiplier les exemples.
 

N. O. - L'aide internationale est-elle à ce point néfaste ?
D. Moyo. - Comparez le Ghana à la Corée du Sud. En 1960, le premier accepte l'aide
étrangère, et l'autre non. Comparez le continent africain à l'Asie. Il y a trente ans
seulement, le Malawi, le Burundi et le Burkina Faso dépassaient la Chine sur la base du
revenu par habitant. En Afrique même, comparez le Botswana, qui a refusé l'aide, et les
pays voisins, qui l'ont acceptée. La différence est frappante en termes de capacité à
créer de la croissance et à réduire le niveau de pauvreté. Les pays qui acceptent l'aide
se retrouvent irrémédiablement à la traîne. L'assistance économique alimente l'inflation
par de multiples biais, et réduit l'efficacité des gouvernements, même lorsqu'ils ne sont
pas corrompus. Cela arrive aussi à des gouvernements intègres. Dès que l'argent se met à
affluer, les gouvernements africains se révèlent incapables de fournir à leur peuple des
services publics aussi essentiels que l'éducation, le système de santé, la sécurité ou
les infrastructures collectives. Il est impossible pour les Africains de mettre leurs
gouvernements en face de leurs responsabilités et de leur demander des comptes. Du coup,
beaucoup de dirigeants passent davantage de temps à courtiser les donateurs qu'à
s'occuper de leurs citoyens. N'oublions pas aussi qu'une partie de l'aide repart dans les
banques occidentales
 

N. O. - Ne voyez-vous pas un exemple d'aide qui soit positif ?
D. Moyo. - Je n'en ai jamais vu. Le seul type d'intervention économique qui fonctionne
est un programme massif et à court terme, de type plan Marshall. On injecte des milliards
de dollars sur une durée de cinq ans afin de créer des infrastructures, puis cela
s'arrête. Le problème avec l'aide que reçoit l'Afrique, c'est que personne ne sait jamais
quand les programmes prendront fin. C'est une question dont personne ne discute jamais.
J'insiste sur la nécessité de trouver des stratégies de sortie face à cette assistance
perpétuelle.
 

N. O. - Vous proposez un «traitement de choc» pour l'Afrique. Quelles mesures
préconisez-vous ?
D. Moyo. - Je propose d'encourager des politiques qui ont fait leurs preuves ailleurs,
et pas simplement en Chine ou en Europe, mais aussi en Afrique. Au Botswana, ces
politiques ont fonctionné. Nous devrions donc étendre ces expériences au reste de
l'Afrique. L'histoire a démontré que l'aide d'Etat à Etat n'est efficace que si elle est
ponctuelle. Que ce soit en Corée du Sud, en Inde avec la révolution verte, ou en Europe
avec le plan Marshall, l'aide économique a bien fonctionné parce qu'elle a été ciblée et
de courte durée. Elle ne doit surtout pas s'éterniser. Si l'on disait à l'Afrique qu'on
allait lui donner 20 milliards de dollars aujourd'hui au lieu de 10, mais qu'on fermerait
le robinet dans dix ans, je trouverais ça plus intéressant que de répéter : nous allons
vous donner 10 milliards de dollars régulièrement jusqu'à la fin de vos jours. Il faut
impérativement développer le commerce. Nous savons que les échanges commerciaux stimulent
la croissance économique. Les pays dont les échanges commerciaux sont limités ne se
développent pas, toutes les études économiques le prouvent. Si l'on prend le continent
africain dans son ensemble, il est de fait exclu de nombreux marchés. L'Europe et les
Etats-Unis subventionnent leurs agricultures et bloquent donc les produits africains.
L'Afrique devrait renoncer à essayer de vendre ses produits à l'Europe et aux Etats-Unis,
car elle n'y arrivera jamais. En revanche, la bonne nouvelle est qu'il existe d'autres
pays et marchés, dont la Chine, qui ne possède que 7% de terres arables et qui a besoin
d'importer des produits alimentaires. Pourquoi alors perdre son temps à lutter contre les
Etats-Unis, qui rejettent les produits africains et qui sont autosuffisants au niveau
alimentaire ? Mais en Afrique elle-même, regardez les tarifs douaniers, qui peuvent
doubler d'un pays francophone à un pays anglophone ! C'est absurde. L'intégration
régionale doit devenir une priorité. Je viens de Zambie, un pays qui compte 10 millions
d'habitants et dont peu de gens se soucient. En Asie, 10 millions d'habitants, c'est une
petite ville. L'Afrique du Sud, elle, représente 200 millions d'habitants, soit
l'agrégation de huit petits pays. Pour les investisseurs, c'est d'emblée un marché plus
attractif. Il est également absurde pour chacun des pays africains d'avoir des devises
différentes. Et ça ne s'arrange pas. Récemment, je me suis rendue au Rwanda, au Kenya et
en Tanzanie. Trois pays voisins : il m'a fallu trois visas et changer mon argent trois
fois parce que aucun de ces pays n'a la même devise. Si j'étais un investisseur, je
trouverais ça rebutant. Ce sont des exemples très simples. Si cinq petits pays africains
s'associaient demain pour créer un espace économique avec une devise et un passeport
communs, les choses changeraient très vite.
 

N. O. - Vous citez comme modèle la politique chinoise d'investissements massifs en
Afrique. La Chine y a manifestement des projets très ambitieux. Ne pensez-vous pas que
cette nouvelle occupation économique peut avoir des effets pervers ?
D. Moyo. - Je ne pense pas qu'il s'agisse d'une occupation. Les Occidentaux sont assez
hypocrites quand ils critiquent les Chinois et leur reprochent de faire exactement ce
qu'eux- mêmes ont fait. Je pense que les investissements chinois dans les infrastructures
donnent aux Africains une chance de créer une richesse qui leur appartienne. Ils font du
commerce, des affaires et créent des emplois. On n'entend jamais protester les dirigeants
africains, seuls leurs homologues occidentaux crient au néocolonialisme.  

Propos recueillis par Gilles Anquetil, François Armanet

Née en Zambie, Dambisa Moyo est diplômée en économie d'Oxford et de
Harvard. Elle a travaillé pour la Banque mondiale et pour Goldman Sachs. Elle vient de
publier chez Lattès «l'Aide fatale», qui a été un best-seller aux Etats-Unis et en
Grande- Bretagne.

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